Philosophie de l'être
     INSTITUT LEININGER    
Centre de Recherche Indépendant de Yoga Adapté (KRIYA)
Ecole de Yoga du K.R.I.Y.A.
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     Une pédagogie des distances et de l'espace
de l'autre

                               

Cet article est paru dans Drish 90 sous le titre : "Tu m'fais la bise? (2)").
Cette série de textes fondés sur des réflexions associées à des observations et expériences concrètes, pose la vraie question de la relation de l'enseignant de Yoga avec son pratiquant ...

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... Nous avons pu voir combien le langage courant pouvait contenir de nuances quant à l'approche des humains entre eux et comment chacun réagissait par rapport à elles.
Le maniement de l'expression langagière prévoit, comme on a pu le voir, des dispositions avec des interpellations différentes et précises, selon le mode de distance choisi, même si ces distances sont ignorées ou niées. Le rapport de ce sujet au Yoga est fondamental puisqu'il en détermine toute la dimension pédagogique et l'approche du pratiquant, de l'élève ou du client.
Il ne s'agit pas d'aborder la question selon les exigences d'une morale étriquée et limitative, mais bien de le faire en pleine connaissance des études faites sur ce sujet. En effet, on peut penser que si la langue prévoit ces façons différentes d'aborder nos contemporains, c'est que cela a un sens : et si cela correspondait à une dimension humaine réelle ?

Question de distances
Dans un précédent DRISH (n°71, paru début 2003), nous avons pu voir qu'au-delà de notre peau qui nous permet de vivre la relation intime, le contact, la chaleur d'une pression de main, d'une caresse, d'une tape amicale, la culture fait comme si nous avions d'autres "peaux" qui auraient pour fonction de réguler les distances entre individus. Au point que "prendre ses distances" avec quelqu'un n'a pas qu'un sens physique : ainsi, on peut remarquer que la distance physique entre les êtres s'allonge si la
relation est antipathique, et se raccourcit, voire s'élimine totalement lors d'un contact sympathique, jusqu'à devenir fusionnel ?

Distances et territoires
Il existe des zones de territoires mesurables, plus ou moins excentrées de notre peau ; mais ce qu'on ignore le plus souvent, c'est que chacune de ces zones liée à une distance précise, se trouve reliée à un comportement précis, En effet, notre peau, par l'éducation que nous recevons et par la culture dans laquelle nous nous trouvons, connaît des prolongements, en ce sens que la distance entre les individus, va induire des attitudes comportementales.
C'est Edward T. Hall qui, à la fin des années 70, a accompli d'importants travaux sur cette question qui sert de fondement à tous les processus de communication et de relations humaines : tout se passe comme si, autour de notre peau, à l'extérieur d'elle, se trouvait une série de "bulles" spatiales, dont on permet, ou non, l'accès aux personnes présentes.

Quelques exemples ...
Cette réalité très concrète a son reflet dans les formes de la langue. Ainsi, on dira d'une personne qu'elle est "collante", si on a l'impression qu'elle est tout le temps "scotchée", collée à notre peau, ce que l'expression "pot de colle" désigne vulgairement. L'amour que l'on porte a quelqu'un nous fait dire qu'on l'a "dans la peau", ce qui signifie bien que notre impression est qu'elle a pénétré toutes nos dimensions jusqu'à notre coeur. Quelqu'un de chaleureux se distinguera de celui, distant, dont la froideur ne donne pas vraiment envie qu'on ait à faire à lui.

"La dimension cachée"
C'est sous ce titre de la dimension cachée, que Hall a publié ses travaux qui confèrent à notre enveloppe une série de distances, de dimensions invisibles et pourtant perceptibles. Hall est parti du constat selon lequel les animaux connaissent 4 distances : fuite, critique, personnelle et sociale.
L'homme intégré à la culture, au comportement plus complexe, et moins instinctif, connaît deux dimensions en commun avec ses cousins animaux, la personnelle et la sociale. La fuite et le combat (en rapport avec la fuite et la dimension critique de l'animal) ayant été gommés de notre comportement social, s'ajoutent deux dimensions typiquement humaines : l'intime, et la publique, toutes deux étant les extrêmes, tandis que les distances personnelle et sociale sont intermédiaires.

Quatre "bulles"
Cette idée affirme que les diverses situations que l'on rencontre dans l'existence, sont conditionnées par ce que l'on pourrait comparer à d'autres peaux autour et au-delà de notre peau, et dont les fonctions seraient de poser des limites et d'imposer un comportement particulier.
La distance intime se situe lorsque deux personnes se situent de 0 à 45 cm l'une de l'autre : c'est la distance de la lutte ou de la relation amoureuse. A partir de 45 cm, la dimension personnelle s'étale jusqu'à 1,25 mètre : c'est la distance séparant les individus d'une même espèce, lorsqu'il n'y a pas de contact. C'est la distance d'une femme aura près de son mari, et qu'elle ne supportera pas entre son mari et une autre femme ... Puis vient la distance sociale, à partir de 1,20 mètre, celle que l'on rencontre dans le monde du travail. La distance sociale est celle du contact patron-secrétaire, par exemple, qui permet l'utilisation normale de la voix pour une conversation normale.
Vient enfin la distance publique, au-delà de 3,60 mètres, celle à partir de laquelle on ne se sent pas concerné par ce qui nous entoure : c'est la distance de l'orateur, celle qui implique un style de relation formel. C'est la distance des personnages officiels : elle peut aller jusqu'à 9 mètres. 
C'est l'espace qu'on installe de manière automatique si on se sent menacé : il permet de se défendre ou de prendre la fuite si nécessaire ; dans sa forme la plus éloignée, cette distance impose d'accentuer le discours, le comportement gestuel, les positions et nécessite une certaine lenteur d'élocution, une bonne articulation, ce que font les acteurs de théâtre. En clair, cette dimension formalise la relation et permet à chacun de rester à sa place.

Distance et comportement
Cette question des distances est si réelle que lorsqu'une personne entre dans un bureau, si le réceptionniste est à plus de 3 mètres du visiteur, il ne se sent pas concerné et ne lève pas la tête. A moins de 3 mètres, il se sent obligé d'agir et de se tourner vers son visiteur ... Il n'est donc pas étonnant que dans certains lieux destinés à recevoir du public, même les bureaux où prennent place des employés n'ayant pas pour fonction de recevoir des clients, se trouvent à une distance inférieure à 3 mètres. Autre exemple concernant la distance personnelle, de 45 cm à 1,25 mètre. C'est la distance séparant les individus d'une même espèce, lorsqu'il n'y a pas de contact et aussi la distance d'une femme près de son mari, et qu'elle n'acceptera pas entre son mari et une autre femme ...
Enfin, il faut ajouter que toute restriction imposée à ces distances entraîne l'agressivité de celui qui la subit ... Les expériences ont montré que lorsque les rats sont en surnombre et/ou que leur espace vital diminue, ils s'entretuent et mangent les petits. Chez l'être humain, lorsqu'un logement ne permet pas à chacun de ses habitants d'avoir au moins 10 m2, on note une augmentation de la criminalité et/ou des comportements pathologiques.
On notera enfin que l'adaptabilité de l'humain fait que le fonctionnement des 4 distances indiqué ici varie en fonction de la proximité, de l'âge, du sexe, de la situation (on supportera dans le métro ou dans un concert, d'être les uns contre les autres), des parties du corps concernées (on peut supporter d'être à quelques millimètres à côté d'un inconnu, pas de face), la culture (certaines cultures ignorent la notion de viol, les éléments masculins ne considérant pas comme un mal de "prendre" une femme et de lui imposer une relation intime contre sa volonté).
La connaissance de ces distances, ces dimensions cachées, ces bulles successives, emboîtées comme des poupées russes, montre la complexité de l'humain à partir de la surface de sa peau, dans son rapport au monde et permet de mieux connaître et comprendre les réactions qui peuvent nous animer quelquefois, de façon illogique, et de mieux comprendre les autres en respectant leurs espaces (notez le pluriel). De plus, même lorsqu'on connaît bien une personne, intimement, cela ne nous permet pas de faire ce qu'on veut, comme on veut, quand on veut.
L'homme est un animal social et a dû, de ce fait, développer ces autres peaux, afin de pouvoir gérer les situations en compagnie des autres ; on se doute que cette culture s'est établie progressivement et qu'il a fallu beaucoup de temps à l'être humain pour l'accepter dans son apprentissage déjà riche et complexe.
Cette réalité des distances est telle que le langage l'a intégrée, comme nous avons pu le voir plus haut.
                           
(à suivre ...) 

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